SPECIALISTE DE MA PROPRE VIE !

Publié le par Myriam

                        

 

Notre société occidentale est fière, à juste titre, de ses avancées technologiques, de son savoir. Il faudrait peut-être plutôt parler de « ses savoirs », car encore jamais, dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons eu autant de spécialistes, dans toutes sortes de disciplines. C’est, en effet, une caractéristique de l’évolution de la connaissance scientifique, que cette dernière se ramifie indéfiniment, au cours du temps. Les « sciences modernes » sont nées au 15ème siècle. Des inventions comme la lunette astronomique et le microscope, ont permis à l’être humain d’étendre son champ de vision bien au-delà de ce qu’il aurait pu connaître normalement, de par sa constitution physique normale. Cette révolution amorcée dans la recherche de la connaissance a, au fil du temps, aussi changé les mentalités, le niveau de conscience des chercheurs. Nous savons que l’approche scientifique d’un Paracelse, d’un Léonard de Vinci, d’un Galilée était encore bien différente de celle des scientifiques contemporains. Science et religion étaient sinon liées, au moins apparentées. Les chercheurs à cette époque concevaient l’univers et ses lois tributaires d’un Dieu, d’une puissance spirituelle transcendante. La recherche scientifique consistait à découvrir la sagesse que Dieu a mise  au sein de la nature. « Découvrir » les lois de la nature, consistait à constater l’infinie sagesse, l’infinie puissance, l’infinie bonté du Créateur. En ces temps d’éveil à la diversité dans la nature,, les savants étaient encore des « croyants », pas forcément dans un strict cadre de religiosité imposée, mais à travers une « intelligence raisonnée ». Un Giordano Bruno n’a pas fini sur un bûcher parce qu’il aurait été athée, mais parce que sa vision du monde n’était pas celle imposée par l’église catholique romaine.

      Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que certains scientifiques ont suivi à la lettre le principe cher à E. Kant selon lequel science et foi n’étaient point conciliables. Voltaire qui n’était pas un ami du clergé et qui était d’esprit très critique, aimait bien évoquer « le grand horloger » quand il parlait de Dieu. Il est curieux de devoir constater, qu’à partir du moment, où grâce aux inventions techniques, les chercheurs commencent à sonder de plus en plus la matière, leur foi religieuse est reléguée au second plan et leurs certitudes vont se fonder davantage sur l’immédiat, le tangible, le mesurable. Aujourd’hui beaucoup de savants se disent athées, d’autres se disent agnostiques. Une minorité évoque son attachement à une religion relevant souvent d’une tradition familiale. Il faut peut-être aussi souligner qu’aujourd’hui, parmi les savants qui affichent leur appartenance à leur foi, il y a beaucoup de musulmans, de juifs, de bouddhistes et d’autres religions orientales. Apparemment leurs connaissances scientifiques ne les empêchent pas d’avoir une foi, une croyance. Pourquoi ?  Faut-il en conclure que le christianisme, à travers  ses diverses organisations, ne présente pas assez de poids, de crédibilité, face aux exigences de la science ? Ou bien le christianisme doit-il se réformer pour être à la hauteur des exigences de notre temps ? Le christianisme peut-il apporter un savoir adapté au niveau de conscience des gens d’aujourd’hui ? Un livre très intéressant aborde ces questions : L’anthroposophie et l’avenir du christianisme du Dr. H.E. Lauer, qui vient d’être réédité aux éditions Pic de la Mirandole. Cet ouvrage démontre qu’il est possible de concilier science et foi, à condition d’aborder aussi la spiritualité d’une manière méthodique et intelligente.

      A mesure que les sciences se sont développées, le savoir s’est multiplié à un tel point, qu’aujourd’hui nul savant ne peut se targuer de tout connaître. Chaque jour, dans le monde entier, paraîssent de nouvelles publications scientifiques. Autrefois, quelques grands savants étaient des génies d’une grande universalité. Nous savons tous que Léonard de Vinci était non seulement un immense peintre, mais aussi un visionnaire, un « Jules Verne » de son temps qui a « inventé sur le papier » bien des engins dont nous faisons aujourd’hui usage…Au 19ème siècle encore, Goethe était non seulement un grand poète, immense dramaturge, mais aussi un savant extraordinaire : il suffit de visiter sa demeure à Weimar, pour constater que ce grand homme était aussi un chercheur et collectionneur passionné dans une multitude de domaines.

      Aujourd’hui l’immense savoir disponible est « segmenté » en une multitude de spécialités. Encore jamais, dans l’histoire de l’humanité, il n’y a eu autant de « spécialistes » de toutes sortes et bien souvent, il faut avoir recours à un dictionnaire spécialisé, pour savoir « qui » est spécialiste de « quoi » ! Le domaine de la médecine d’aujourd’hui en offre un exemple éloquent. Le revers de la médaille, c’est qu’il existe de moins en moins de « généralistes » ! Et ce phénomène est tout à fait caractéristique des limites de la « modernité ». Le monde scientifique actuel s’est tellement dispersé en une multitude de disciplines, que tout le monde, en définitive, s’y perd. Il n’existe plus « un » responsable, mais une pléthore de responsables dont la part de responsabilité individuelle, en définitive, est tellement partielle, qu’elle se dissout dans l’ensemble…Il suffit de suivre la marche de certains procès pour s’en convaincre !

       Il serait, certes, vain et déraisonnable de vouloir revenir en arrière. On n’arrête par la marche du temps. Mais peut-être serait-il utile, de temps en temps, de s’arrêter et de réfléchir. Prendre du recul par rapport à la société où nous vivons, pour voir d’un oeil critique, les dérives de notre société. A force de se laisser entraîner par une dynamique du progrès, où l’individu doit s’effacer devant les critères de rentabilité, de course au profit, de concurrence impitoyable dans tous les domaines, notre société court le risque d’y perdre son âme. A quoi sert le progrès s’il est factice, s’il perd sa raison d’être : être vraiment au service de l’individualité humaine ?

        Les émissions télévisées sont le reflet de notre société, dans ce qu’elle a de meilleur et de pire.  Là, comme dans d’autres domaines, il y a des luttes d’influences, de pouvoir, d’opinion. Tout cela est « normal »  et ne présente pas de grands dangers pour la société…tant que les gens restent éveillés et vigilants…Le sont-ils ? Veulent-ils l’être ?

         Il existe certes, nombre d’émissions intéressantes où les opinions s’affrontent, où les idées circulent et il est souhaitable qu’un grand nombre de téléspectateurs suivent ces débats très instructifs, à plus d’un titre. La valeur des émissions tient essentiellement au niveau des débats, donc des personnalités en présence. Qu’il y ait, selon les thèmes abordés, des spécialistes en la matière, est gage de sérieux et de professionnalisme. Une émission qui incite à la réflexion personnelle est toujours bonne. Mais là encore, il faudrait « mesure garder ». Pourquoi exclusivement des spécialistes de telle ou telle discipline, qui ont écrit tel ou tel livre ?… Pourquoi souvent les mêmes « spécialistes » que l’on retrouve régulièrement dans diverses émissions, sur diverses chaînes ? Des spécialistes attitrés ?  Faut-il en conclure que toute autre personne instruite, intéressée par le sujet, n’aurait droit, à aucun titre, de participer au débat ? Une personnalité douée d’intelligence et de bon sens, n’aurait-elle rien à ajouter au débat ? La spécialisation et la commercialisation à outrance dans notre société produit souvent des phénomènes qui frisent le ridicule.

          Ce qui manque aujourd’hui dans notre société, c’est peut-être moins des spécialistes de diverses disciplines que des personnalités soucieuses du bien-être humain. Dans cette optique, l’approche sociale se conjugue sous divers aspects : sanitaire, économique, culturelle, politique…Il faut redonner à l’individualité humaine sa place centrale. Chaque être humain a sa vie, ses rêves, ses ambitions, sa créativité. Le meilleur « spécialiste de ma vie », c’est finalement moi-même. Les autres, certes, peuvent éventuellement m’accompagner, me guider, mais c’est à moi de trouver en moi l’énergie, la volonté, de donner du « sens » à ma vie. La liberté est essentielle pour tout individu et toute ingérence dans ce domaine, même celle d’un « spécialiste », serait une entrave. Ma valeur personnelle, mes talents, ma créativité, moi seule peut vraiment la connaître. Là encore, un spécialiste ne peut remplacer la démarche, la volonté personnelle. Si je veux me « réaliser » pour être heureux dans ma vie, comment cela serait-il possible sinon par moi-même ? C’est bien d’avoirs des spécialistes dans diverses disciplines de la vie, mais l’expérience de vie, la sagesse, le bon sens, l’imagination créatrice, la recherche d’un idéal, tout ce qui donne sens à ma vie, puis-je l’acquérir par d’autres ? Ma vie n’appartient qu’à moi et si j’en abandonne des composantes à d’autres, je risque aussi de perdre ma liberté et mes rêves…La vie personnelle est une affaire trop importante pour être confiée au spécialiste, fut-il hautement diplômé ! A moi de faire confiance à ma propre réflexion, d’ouvrir ma conscience à mes propres exigences, pour vraiment devenir mon propre « spécialiste de ma vie ! »        

Publicité

Publié dans Echange d'idées

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article