MERCI, DIETRICH FISCHER-DIESKAU!..

Publié le par Myriam

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Le 18 mai de cette année, Dietrich Fischer-Dieskau, une des plus belles voix de notre temps (baryton), a quitté le plan terrestre, pour rejoindre les espaces infinis où résonne la musique des sphères, celle où l'éternel chant d' Orphée et d'Apollon continue à toucher les coeurs...Un artiste exceptionnel, sous divers aspects, vient de nous quitter et le monde musical est en deuil. Des artistes de cette qualité restent l'exception et entrent déjà dans l'histoire, de leur vivant. De nombreux auteurs se sont  penchés sur sa biographie riche d'évènements. Nous n'en reprendrons ici point les détails, mais encourageons tous les mélomanes à consulter les nombreux livres consacrés à ce sujet. Cette biographie est assez exceptionnelle. Dietrich F.D. commence sa carrière dans les pires conditions: l'Allemagne, sous le régime de Hitler, est en pleine guerre. L'armée allemande avait subi un énorme désastre dès 1943, à Stalingrad. Elle avait perdu plus d'un million et demi de combattants au cours d'affrontements d'une violence inouïe.  Manquant d'effectifs, Hitler donna l'ordre de recruter les hommes plus âgés ainsi que les jeunes encore disponibles. Dietrich F.D. dut donc interrompre ses études musicales et fut enrôlé dans l'armée dès 1943, à l'âge de 18 ans. Il fut d'abord affecté à une unité d'infanterie  et envoyé  en Russie...En cours de route, un nouvel ordre interrompit le voyage, pour diriger le convoi vers l'Italie! Là, la troupe subit de grandes pertes humaines lors d'une terrible attaque aérienne. Ces évènements marquèrent  profondément le jeune Dietrich F.D. Il resta jusqu'à la fin de la guerre en Italie du nord. Au cours du stationnement de son unité à Bologne, il eut la chance d'avoir, parmi ses supérieurs, un général d'armée mélomane qui découvrit les talents du jeune chanteur. Ce général  lui demanda, à de nombreuses reprises, de le rejoindre dans sa résidence, afin qu'il interprète pour lui, entre autres, le fameux "Erlkönig  (le roi des aulnes)  de Schubert! Dietrich F.D. vit alors un épisode de sa vie assez surréaliste:  son unité est cernée par les troupes américaines et par haut- parleurs, les soldats sont invités à cesser le combat et à rendre les armes. La voix amplifiée qui leur parvient est en fait, celle de Klaus Mann, le fils de l'illustre écrivain Thomas Mann...Trois jours avant l'armistice, Dietrich F.D. et ses camarades sont faits prisonniers par les soldats américains, alors qu'ils étaient en train de réparer le toit d'une maison paysanne dans la plaine du Pô! Leur captivité dura deux ans...On peut comprendre que tous ces évènements marquèrent très fortement l'âme du jeune Dietrich F.D.. Les notions d'humanité, d'amitié, de tolérance devenaient des réalités vécues, au jour le jour. L'utilité salvatrice de l'art s'avéra comme une évidence. Les responsables américains avaient vite décelé les qualités toutes particulières de Dietrich F.D. et lui avaient confié la tâche de "responsable culturel" du camp. Il chanta, lors de concerts improvisés, les Lieder du répertoire classique a cappella ou avec des accompagnements improvisés. Parfois il s'efforçait de noter, de mémoire, des accompagnements de Lieder de Schubert ou d'autres compositeurs classiques, puisque les partitions manquaient! Parfois aussi, il récitait de mémoire des poèmes allemands. Un jour il eu la chance de "dénicher" un piano qu'il répara et accorda avec les moyens du bord, pour pouvoir jouer seul ou en compagnie d' un autre camarade musicien, des airs classiques. Mais ses efforts ne se limitèrent pas à donner des concerts dans son camp, il sollicita l'aide des soldats américains pour obtenir un camion, pour transporter ce piano dans d'autres camps de prisonniers, pour y donner des concerts! Les "salles de concerts" étaient naturellement inexistantes et il fallait au préalable, organiser le tout sur le terrain, par ses propres moyens: cela aussi, était du ressort de Dietrich F.D. et son équipe. Tâche assez ardue parce que certains de ces concerts accueillaient jusqu'à mille auditeurs! Les programmes proposés étaient riches et variés, proposant des fragments de musique légère d'opérettes mais aussi des titres plus exigeants de compositeurs divers dont Hugo Wolf ou Richard Strauss! La nuit de Noël de l'année 1945, Dietrich F.D. interpréta même  le célèbre oratorio de Noël de Schütz, en chantant tous les soli de la partition, y compris celui de la soprano! Au cours des deux années de captivité, Dietrich F.D. put acquérir  une excellente connaissance de la langue italienne, ce qui lui fut d'une grande utilité au cours de sa carrière. Toutes les expériences vécues au cours de cette "captivité studieuse" furent pour lui décisives... Il put acquérir, sur le terrain de l'expérience directe, les principales techniques qui lui serviront par la suite: la déclamation, comment se comporter sur scène, comment enchaîner les morceaux de musique, comment se comporter face au public, comment structurer un programme...Quand Dietrich F.D. fut enfin libéré, il reprit ses études de chant à Freiburg et très vite une première opportunité s'offrit à lui: il put remplacer un soliste malade, lors d'un concert qui proposait le "Deutsche Requiem" (le requiem allemand, de Johannes Brahms). Une gageure pour un jeune chanteur qui n'avait pas pu répéter sa partition! Parmi les auditeurs, il y avait Elsa Schiller, la future responsable du département de musique classique chez "Deutsche Grammophon", la maison de disque emblématique de l'Allemagne. Après l'avoir entendu, elle l'engagea immédiatement pour chanter  "Winterreise" (voyage d'hiver) de Schubert, à la RIAS, la radio officielle à Berlin, dans le secteur américain... Se rendre à Berlin présentait aussi de multiples difficultés, qu'il surmonta encore...Sa carrière commençait.

           Pour saisir le caractère exceptionnel de la vie et de la carrière de Dietrich Fischer-Dieskau, il est indispensable d'évoquer ces débuts difficiles, dans une Allemagne anéantie, occupée, exsangue, divisée. Ce qui est exceptionnel, c'est que la personnalité de Dietrich F.D. ait pu surmonter  tous ces obstacles, pour entamer une carrière vertigineuse et vraiment unique en son genre. Ses études musicales avaient été gravement perturbée par la guerre et il doit alors se lancer dans une voie difficile, pour trouver les moyens de combler ses nombreuses lacunes. Il le fera systématiquement, courageusement, avec une endurance et une volonté extraordinaire. La suite, on la connaît et elle s'inscrit parmi celle des grandes légendes: il n'y a qu'un seul Dietrich Fischer-Dieskau dont le palmarès est vraiment hors norme,exceptionnel...

       Ses dons étaient multiples, tous d'une qualité hors pair: il était non seulement un chanteur exemplaire, mais aussi un pianiste de haut niveau, un écrivain de talent (il a écrit de nombreux ouvrages qui font référence, entre autres ceux traitant de Schubert et de son oeuvre, de Robert Schumann et bien d'autres encore), un dirigeant d'orchestre très doué et aussi un peintre talentueux! Ses livres dénotent des connaissances très approfondies de l'histoire et de la matière musicale et une culture générale hors norme. Ses tableaux ont été  appréciés dans de nombreuses expositions. Le palmarès de ses distinctions dans  des domaines d'excellence est unique en son genre. Docteur honoris causa à divers titres, distinctions diverses dans le monde musical, disques d'or et autres attributs dans tous les pays, pour ses nombreux et merveilleux enregistrements.

        Dans le domaine du "Lied" allemand, il a apporté une contribution vraiment exceptionnelle. Il a non seulement chanté et enregistré la totalité des Lieder de F. Schubert (plus de 600 Lieder), mais aussi ceux de  R. Schumann, de Hugo Wolf, J. Brahms, G. Mahler... donc tous les grands et prestigieux compositeurs allemands, autrichiens, mais aussi italiens, français, anglais, russes, scandinaves!...Tous ces répertoires ont été interprétés à la perfection, avec une envie permanente de toujours faire mieux. Cette volonté d'excellence, nous la retrouvons aussi dans le choix des  partenaires musicaux. Dietrich F.D. eut la chance, dès le début de sa carrière, d'être entouré de partenaires vraiment exceptionnels: des noms comme Elisabeth Schwarzkopf, Irmgard Seefried, Christa Ludwig, Lisa della Casa, Janet Baker, Elisabeth Grümmer, Elly Ameling et bien d'autres encore, sont entrés dans l'olympe de la musique classique. Les dirigeants d'orchestre sous lesquels il a chanté étaient tous aussi prestigieux: Wilhelm Furtwängler, Ferenc Fricsay, Rafael Kubelik, Otto Klemperer, Leonard Bernstein, Karl Boehm, B. Britten, Herbert von Karajan, Rudolf Kempe, G. Solti, W.  Sawallisch, parmi les plus légendaires...

        Elisabeth Furtwängler, la veuve du grand chef d'orchestre raconte la rencontre déterminante entre son mari Wilhelm et Dietrich Fischer Dieskau, un jour d'été en 1950 à Salzbourg. Elle rapporte: "Un jeune homme sérieux et très grand se tenait dans le salon. Wilhelm lui demanda: "Qu'avez-vous apporté?" Le jeune homme répondit: "Les Quatre chants sérieux de Brahms". Wilhelm grimaça. "Et quoi d'autre?" D. Fischer-Dieskau fit comprendre à Furtwängler que c'était ça et qu'il n'avait rien d'autre. Les Quatre chants sérieux, un véritable sanctuaire musical pour Furtwängler!... Et Elisabeth F. se souvient: "Son chant nous bouleversa". Le chef prit le jeune chanteur de 25 ans à part, pour s'entretenir avec lui et l'écouter chanter...Plus tard, Furtwängler dit à sa femme:"Comment un garçon de cet âge peut-il savoir aussi précisément comme il faut chanter cela?..C'est ainsi que Dietrich Fischer-Dieskau se retrouva sur la scène du Palais des festivals de Salzbourg le 19 août 1951, accompagné par W. Furtwängler et ses Wiener Philharmoniker, pour chanter les Chants d'un compagnon errant de Gustav Mahler...  On rapporte qu'à la sortie de scène, l'immense W. Furtwängler fondit en larmes, profondément ému par le concert. La carrière du grand chanteur commença, avec la bénédiction d'un des plus grands dirigeants de tous les temps...

       Dans ses tours de chant, ses accompagnateurs étaient, eux aussi, les meilleurs: l'inoubliable et légendaire Gerald Moore,  S. Richter, J. Demus, Herta Klust, G. Weisenborn, Karl Engel, Wilhelm Kempff, Hartmut Höll, C; Eschenbach, Alfred Brendel, D. Barenboim et d'autres encore! Inutile de spécifier que les enregistrements de Dieter Fischer Dieskau resteront des références absolues dans l'histoire de la musique.

       La carrière de Dietrich F.D. couvre une période riche en interprètes de très grand talent, dans le monde musical, tous animés  d'un feu intérieur, un désir de perfection et de beauté. Un âge d'or dont on se souviendra et où l'on puisera les références de perfection... La seule consolation pour les mélomanes d'aujourd'hui, est que tous ces artistes nous ont laissé des enregistrements qui  nous rappellent à quel point leur art était abouti, proche de la perfection. Ces références nous sont plus qu'utiles aujourd'hui, dans notre culture actuelle qui trop souvent a perdu ses repères, en préférant le rendement financier immédiat, l'illusion du professionnalisme, au lieu de prendre en exemple  les grands artistes du passé, qui étaient exigeants envers eux-mêmes, respectueux du public et qui ne cessaient de travailler pour préserver et  améliorer  leur art.

      Quand il a quitté la scène, en 1992, après quatre décennies de carrière, Dietrich F.D. s'est consacré à former et améliorer de jeunes chanteuses et de jeunes chanteurs. Il était bien conscient  que le monde avait besoin de l'art de la musique pour pouvoir porter un idéal intérieur, le besoin de beau et de grand, pour avoir une raison, une joie de vivre... Lui seul a su explorer et interpréter la totalité de l'oeuvre de F. Schubert qui reste accessible, à travers ses enregistrements, à tous ceux et celles qui sont attirés par les mystères insondables de l'âme humaine et de l'esprit qui la fait vivre. Ses enregistrements des Lieder de Hugo Wolf (avec ses partenaires Elisabeth Schwarzkopf, Irmgard Seefried, Christa Ludwig...) sont d'une profondeur incroyable. De même tous ceux réalisés en partenariat avec le légendaire Gérald Moore, resteront à tout jamais des références absolues. Ses enregistrements des Lieder de Franz Liszt avec Daniel Barenboïm sont eux aussi remarquables! Des classiques aux compositeurs du 20ème siècle, il a tout interprété!  L'oeuvre laissée par Dietrich Fischer-Dieskau est immense et d'une diversité incroyable. Tous ceux et celles en quête de beauté, de valeurs véritables, pourront à l'avenir encore y puiser des forces, s'y enrichir, pour affronter les difficultés de notre temps.

      Dietrich F.D. reste une référence absolue en tant que chanteur d'opéras et comme interprète du répertoire classique, dans toute sa diversité. Il a interprété J.S. Bach, Telemann, Mozart... tout comme Beethoven, Haendel, R. Wagner, Verdi, Puccini, R. Strauss, et bien d'autres encore...

       Avec la disparition de Dietrich Fischer-Dieskau s'achève une époque prodigieuse où des interprètes, tous exceptionnels, rivalisaient  en toute modestie, avec patience, persévérance, en gravissant progressivement les échelons de l'excellence. Des artistes d'une trempe particulière, tous animés d'une passion intérieure, d'une recherche de perfection!

       La culture s'est, pour une bonne part,  appauvrie de nos jours. Bien des gens n'ont plus aujourd'hui une vision de l'art, dans ce qu'il peut avoir de transcendant.  Les concerts de Lieder sont devenus très rares, les bonnes mises en scène d'opéras aussi. Les spectacles culturels présentés à la télévision sont souvent affligeants. Nous sommes à cent lieux des prestations d'un Dietrich Fischer Dieskau!...

      Maintenant que ce grand artiste nous a quittés, il est légitime de faire l'inventaire de ce qu'il nous  laisse en héritage: des interprétations exceptionnelles auxquelles nous pourrons toujours nous référer, pour viser à l'excellence. Il reste aussi ses livres nombreux (dont malheureusement seuls quelques uns ont été traduits en français) et ses nombreux articles concernant la musique, son histoire, son art d'interprétation. Ils sont instructifs, passionnants, indispensables, pour tous ceux et celles qui aiment la musique. Il reste aussi ses splendides tableaux, très peu connus en France. Il reste ses master classes dont il existe des enregistrements, qui sont des leçons de chants d'une excellence inaccoutumée, qui restent à la portée des chanteuses et chanteurs qui veulent continuer à se perfectionner.

        Dietrich F.D., tu nous a quittés pour aller vivre là où résonne la musique des sphères, dans les espaces infinis, ces lieux d'où jaillit la musique que tu nous a interprétée avec tant de talent et de coeur. Tour à tour Apollon et Orphée sur terre, en des temps bénis pour la musique, tu nous laisses un trésor immense de beauté et d'art salvateur!  Merci Dietrich Fischer Dieskau pour ce bien précieux qui nous est tellement utile sur terre, quand les difficultés et les épreuves s'accumulent...                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

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Publié dans Echange d'idées

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