LA VOCATION HUMAINE EST-ELLE EN PERIL ?
Notre société connaît une crise grave. Elle subit les conséquences d’un endettement accumulé depuis des années, les revers d’une économie axée sur le profit immédiat où l’être humain est réduit à n’être qu’un moyen de production ou de consommation. La dimension humaine ne se révèle plus aujourd’hui qu’à travers les affrontements de groupes où l’individualité se fond dans l’ensemble car elle se révèle incapable d’exister par elle-même. Pour s’affirmer, l’individualité doit rejoindre le groupe, seul susceptible de revendiquer ses droits. La personne individuelle n’a plus de poids dans une société qui ne semble respecter que ce qui se reflète à travers le nombre : lors des manifestations et des grèves, c’est le nombre de participants qui donnera ou non de l’importance à l’évènement et qui pourra ou nom infléchir la décision de ceux qui nous gouvernent. Il en va naturellement de même pour les sondages d’opinions censés révéler l’état et les attentes du pays. Les nombres dès lors évoqués deviennent immédiatement autant d’arguments pour affirmer ou infirmer une opinion et sont sujets d’affrontements constants, chacun essayant de « prouver » par ses propres chiffres la véracité de ses propos, ne reculant devant aucun mensonge pour imposer son point de vue. Oui, notre société est dans l’impasse, car tous les problèmes s’accumulent à la fois. Comment en sortir ?
La question semble presque insoluble car les erreurs trop longtemps acceptées, les mauvaises habitudes déjà installées, les égoïsmes de chapelle devenus quasiment des institutions, une vision souvent erronée et déformée des évènements et de leurs causes véritables, tout cela amène des comportements qui attisent les haines et les affrontements. Chez l’être humain, la maladie est souvent révélatrice d’un dysfonctionnement de l’organisme suite à une mauvaise hygiène de vie, un mauvais comportement, un état d’esprit dépressif. Dans le « corps social » il en va de même. Les « maladies d’une société » que sont la peur, la violence, la drogue, le racisme, les suicides sont les conséquences d’une société qui a perdu ses repères et qui doit se remettre en question.
On définit aujourd’hui la société par l’importance de sa population, son économie, sa puissance économique, stratégique, militaire…La population est perçue essentiellement en terme de « rentabilité ». Des pays comme la Chine ou l’Inde, « pays émergents » en sont de bons exemples. Les individus sont, sous l’optique matérialiste, réduits à leur statut de « producteurs » ou de « consommateurs ». L’individualité n’y a pas sa place. Toute revendication individuelle apparaît comme déplacée, injustifiée sinon scandaleuse. Le monde occidental issu de la culture européenne, se caractérise par son histoire où un cheminement spécifique vers plus de liberté et d’indépendance est central et revendiqué. La philosophie des lumières, des esprits éclairés comme Goethe, Schiller et leurs héritiers spirituels, ont affirmé les droits de l’individu que l’on retrouve inscrit en lettres d’or dans la Constitution française reprise par d’autres pays.
Nous sommes aujourd’hui dans une situation où ces droits de l’Homme sont bien souvent trahis car les impératifs économiques sont jugés plus importants que ce qui relèverait de la véritable vocation humaine. Au nom de la compétitivité et du profit, nous faisons aisément l’impasse sur les droits de tout être humain. Confrontés aux dérives d’une économie libérale qui ne considère l’être humain que comme moyen et non comme un but, notre société court le danger de renoncer aux acquis gagnés au cours des siècles dans le devenir humain occidental. Les crises se multiplient et s’accumulent…Le pire est que les responsables politiques semblent ne tirer aucune leçon de l’état actuel de notre société. Au lieu de réfléchir vraiment en profondeur sur les raisons de ces dérives, on revient à la vieille rengaine de la nécessité de la relance économique qui est elle-même tributaire de la consommation. Comme si la seule consommation réglait automatiquement tous les autres problèmes sociaux.. Il est indéniable qu’une société ne saurait exister sans une économie saine. Mais une économie basée essentiellement sur une dynamique de concurrence permanente, donc là encore d’affrontements, peut-elle générer une société apaisée et confraternelle ? Oui, peut-être tant que chacun y trouve son compte…Mais cela est-il possible à long terme ?
Le monde « moderne » a connu à ce jour deux types d’économie : le collectivisme dont l’histoire russe illustre l’échec et le système capitaliste occidental qui a montré ses limites dans la crise de 1929 et les graves dérives actuelles. Il paraît qu’à ce jour, à défaut d’être la meilleure, l’économie libérale semble la moins mauvaise ! Une société de la libre concurrence génère-t-elle une société heureuse et juste ? On peut en douter quand on observe les conflits permanents entre les pouvoirs en présence.
L’être humain n’est heureux que dans une société où il se sent accepté, pris en compte dans sa spécificité, ses aspirations, ses talents. Tout individu a sa vie, ses envies, ses capacités. Il se sentira utile dans la mesure où il pourra s’épanouir, créer, réaliser ses propres projets qui seront aussi utiles aux autres. Que de talents sont sacrifiés sur l’autel de la seule rentabilité économique immédiate, mais éphémère. Osons imaginer une société où la seule concurrence légitime serait celle des idées, des innovations, des créations au service de la communauté humaine. Une économie qui serait basée sur la collaboration et non sur l’affrontement, car des groupes qui s’opposent finissent toujours par faire des victimes : ceux et celles qui restent au bord de la route... Quand Schiller écrivait les mots qui font aujourd’hui parti du patrimoine de l’humanité et que Beethoven mit dans sa 9ème symphonie, il pensait comme un idéaliste, comme un humaniste. Il rêvait d’une société apaisée et fraternelle où « tous les hommes seraient frères »…Sous les auspices de notre société actuelle cela semble une simple chimère ! Comment saurait-on concilier notre manière actuelle de gérer l’économie et la vie sociale avec l’idée d’une véritable fraternité ? La fraternité réelle, si elle s’exprime, le fait essentiellement à travers l’économie ! Les besoins humains sont universels et ce n’est que dans la collaboration et le partage des richesses que la fraternité humaine peut se concrétiser. Tout le reste n’est que théorie et verbiage… L’idéalisme est-il condamné à rester du domaine de l’utopie, du rêve ? La vocation humaine est-elle irréalisable ? Non, si chacun de nous le veut vraiment ! Car là encore l’union fait la force et si cette union se met au service d’une noble cause, l’idéal peut devenir une réalité. Tant de bonnes et belles choses ont été préalablement des idées, des idéaux, avant de devenir une réalité à travers la volonté agissante de celui ou ceux qui les ont traduits dans la réalité ! Notre vocation humaine peut se réaliser, si nous y croyons et si nous nous engageons pour elle ! L’état de notre société n’est pas une fatalité, chacun de nous possède une parcelle de pouvoir susceptible de changer le monde et notre existence. Si nous restons dans la passivité, d’autres pouvoirs étrangers à la vocation humaine et à la notion de fraternité nous enfermeront dans un carcan qui nous dépouillera peu à peu de notre dignité humaine. La vie est faite de luttes constantes : la plus légitime reste celle pour défendre nos droits humains, notre vocation humaine ! A nous d’en prendre conscience et de sortir de la passivité pour devenir des acteurs volontaires de notre propre vie !