L'INDIGNATION CONTRE CE QUI BLESSE L'ETRE HUMAIN.

Publié le par Myriam

            

 

 

Le petit opuscule intitulé "Indignez-vous" de Stéphane Hessel connaît un succès énorme qui prouve que le contenu de ce modeste ouvrage répond à une attente d'une grande part de notre société. Ce qui frappe d'emblée, quand on se met à lire ce texte, c'est la fraîcheur du propos, la vivacité d'esprit, l'intelligence de l'auteur qui éveille immédiatement le lecteur, par une sorte de "claque amicale": il annonce son âge, 93 ans,  spécifiant qu'il parcourt "un peu la toute dernière étape"...en poursuivant son exposé comme s'il était encore un jeune étudiant plein de projets et d'avenir!

On est immédiatement saisi et ébloui par un constat évident: si le corps physique est, dans la durée, obligé de subir les atteintes du temps, l'esprit lui, s'il reste en éveil, garde son éternelle jeunesse et sa vie bouillonnante.

      Chaque vie humaine connaît un parcours singulier et tout particulier, si on l'analyse dans les détails. Stéphane Hessel a été marqué par les évènements rattachés à la deuxième guerre mondiale et l'influence marquante de l'avènement du gaullisme qui a fortement influencé l'histoire de la France. Il a connu les temps de lutte, d'angoisse, de souffrances, lors de l'avènement du nazisme et de ses conséquences tragiques pour l'Europe et le monde... La libération a été ressentie comme une sorte de résurrection, engendrant un nouvel espoir fou de liberté et de bonheur. Tous les espoirs étaient permis, tout était à réorganiser, à reconstruire...Hessel a vécu ces moments d'exaltation dans un monde libéré des menaces immédiates. Ceux qui avaient contribué à la lutte pour la libération du pays, qui avaient souffert physiquement et moralement sous le joug de l'ennemi, avaient rêvé d'un avenir lumineux et plein de promesses. Au sein de la résistance, une minorité combattante et idéaliste s'était fixé un rêve pour l'avenir: le sens de la justice, de la rigueur morale, de la vigilance... Savoir s'indigner quand la valeur humaine est bafouée...

       Stéphane Hessel représente ce que l'excellence de la culture peut apporter: l'intelligence cartésienne, le savoir humaniste, la connaissance de l'histoire européenne et mondiale. Son parcours spécifique, son admiration toute particulière pour Hegel et les grands noms de la philosophie allemande, font de lui un défenseur ardent de la liberté, de la dignité humaine. Ayant vécu ce qui s'est passé après la deuxième guerre mondiale, l'émergence d'une société nouvelle avide de vivre et de consommer, il a été témoin d'un glissement insensible, puis de plus en plus accéléré d'une grande partie de la population vers une vision essentiellement  matérialiste de l'existence. Une société qui perd, dès lors, ses repères spirituels et humains. Cette planification progressive vers des buts uniquement utilitaires et égoïstes a généré une scission importante dans la société entre ceux qui mettent toute leur ardeur à défendre leurs privilèges et la masse sans cesse grandissante de ceux qui sont abandonnés au bord de la route. Un nouveau poison s'est dès lors glissé dans une société malade: l'abandon du souci de l'autre et l'installation de la pire des attitudes: l'indifférence. L'indifférence est un sédatif mortel pour les forces de l'âme: elle la rend aveugle aux injustices, insensible aux douleurs des autres, insensible à tout partage. Tous ces phénomènes conjugués génèrent finalement un résultat funeste qui entraîne la mort de tout sentiment humain.

      Formé au sein d'une ambiance humaniste et idéaliste, Stéphane Hessel est pleinement conscient de ce danger, au miroir de sa propre biographie, de son vécu personnel. Tous les progrès humains enregistrés à partir de la fin de la guerre, progrès dans les secteurs sociaux, politiques, culturels, ont enthousiasmé son coeur généreux. Mais trop souvent les idéaux rêvés et portés par la lumière des droits humains, les promesses de progrès pour l'ensemble de l'humanité ont été détruits suite à des guerres générées par l'intrusion de la puissance, de la violence, des égoïsmes et d'intérêts particuliers. La puissance a trop souvent été choisie au lieu d'efforts pour l'entente, le partage et la générosité...L'actualité tragique et ses stigmates  illustrent cela, dans leurs aboutissements douloureux et tragiques. Hessel a pu observer au courant de sa longue vie, les espoirs fous suscités et les révoltes générées par les espérances maltraitées et trop souvent anéanties. Il sait aujourd'hui qu'une vie sans lumière conduit à l'anéantissement à travers de nouveaux affrontements, de nouvelles guerres, de nouvelles destructions. Quel avenir peut avoir une jeunesse sans perspective, sans sens de vie, sans espoir de bonheur ? Quelle attitude adopter: la révolution violente ou l'indifférence totale ?

      Hessel appelle à un réveil, à une nouvelle vigilance. La vie actuelle est en face de deux dangers immédiats, permanents, mortels: la violence et l'indifférence. Les deux aboutissent dans leur finalité à l'anéantissement, la mort, la destruction. La nature humaine ne peut vivre à long terme sans solidarité, sans compassion, sans un partage dans tous les domaines sociaux. La société humaine ne pourra survivre sans une prise de conscience profonde de ses véritables besoins, ses exigences vitales, ses priorités. C'est parce qu'à ce jour trop d'hommes et de femmes ont renoncé à leur vocation humaine, leurs idéaux profonds, qu'ils sont restés insensibles devant les injustices instaurées par des dirigeants plus soucieux de leurs propres intérêts que de ceux du plus grand nombre, que le monde va si mal.

     Dès le 19ème siècle, quand les sciences ont pris leur essor, un fol espoir était né: les hommes connaîtraient le progrès, les misères du monde seraient éradiquées, un bonheur nouveau serait à la portée de l'humanité. Nous connaissons la suite et les malheurs qui ont suivi. Et voilà qu'aujourd'hui nous sommes encore dans l'impasse. Le progrès a certes continué son essor, mais il a oublié le sens de l'humanité en cours de route, car il a été confisqué par des pouvoirs d'argent et de spéculations incessantes et inhumaines. Pourra-t-on continuer ainsi ? Il faut mettre toutes les véritables consciences et intelligences humaines au service de l'humanité dans sa totalité. L'avenir ne pourra se construire dans le long terme dans l'affrontement constant des nations et des peuples. C'est dans la collaboration et le respect mutuel que l'on arrivera à redonner un véritable espoir à toute l'humanité. Tous les grands humanistes ont proclamé cette vérité essentielle et première. Il serait aujourd'hui grand temps d'en prendre vraiment conscience et d'être individuellement prêt à traduire cette exigence dans notre comportement, nos choix, nos actes citoyens. Cela se traduit, en premier lieu, par notre propre vigilance, notre propre intransigeance, notre propre manière de réagir...  Il faut que nous apprenions ou réapprenions à résister aux injustices, à refuser tout ce qui porte atteinte à notre dignité humaine, tout ce qui pousse à négliger les priorités humaines. La synergie produite par un nombre grandissant de femmes et d'hommes gardant une vigilance permanente, prêts à s'indigner contre tout ce qui porte atteinte à la condition humaine, à se mobiliser par des actes pacifiques, peut parvenir sans peine à rendre notre terre plus vivable, plus pacifique, plus heureuse.

Stéphane Hessel nous présente une sorte de bilan de son expérience basée sur sa vie de résistant qui a été pour lui un appel aux véritables valeurs fondées essentiellement sur la vocation humaine et l'ouverture sur un monde de paix, de fraternité, d'amour. Il fait avec quelque tristesse le constat d'espoirs longtemps portés et inassouvis. Mais son appel à l'humanité à une vigilance renouvelée, à une nouvelle résistance à des oppressions plus pernicieuses, plus cachées, plus dangereuses, reflète la jeunesse de sa personnalité profonde, éveillée, insubordonnée. Cela dénote un idéalisme profond et contagieux. Le succès énorme de son livret révèle la justesse de son analyse et l'attente de beaucoup d'esprits actuels conscients des dangers qui guettent notre humanité. Hessel essaye de nous rappeler que notre vie n'aura de sens que si nous nous efforçons, selon nos capacités, d'en être aussi les acteurs actifs au lieu de nous résigner à un rôle d'éternels victimes. La vie perdra toujours son sens, sa valeur, sa beauté, si nous refusons de contribuer à la rendre possible en nous indignant contre toutes les formes d'injustices, de violence et d'inhumanité. Concluons donc, en disant:

 

          RESISTER A L'INHUMAIN,

          C'EST REFUSER TOUT CE QUI PORTE ATTEINTE

          A LA DIGNITE ET A LA VOCATION HUMAINE,

          C'EST PARTICIPER A TOUTES LES EXPRESSIONS

          D'AMOUR , DE FRATERNITE DANS LE MONDE.

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Publié dans Echange d'idées

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