DES VACANCES POUR BIEN VIVRE?...
Qui ne cherche, dans des moments difficiles, à s'évader du quotidien? Nous vivons actuellement dans un monde en pleine mutation: notre société qui s'était, au fil des ans, laissée glisser dans une quiétude apparente où le bonheur se définissait dans le pouvoir de consommer toujours davantage, de rêver à des lendemains pleins de promesses, se voit soudain plongée dans un avenir incertain où tout devient extrêmement fragile. Crise économique, chômage croissant, conditions de travail de plus en plus stressantes, problèmes climatiques, menaces terroristes, tout concoure à fragiliser l'homme et à le remplir de peurs multiples. Enfermés dans un quotidien oppressant et anxiogène, nous avons tous en nous une envie folle de nous évader de ce milieu social qui nous enserre, pour reprendre haleine, pour nous évader du quotidien.
Au cours de l'été, en juillet et en août, notre pays change de rythme. Tout se ralentit soudain...De nombreuses entreprises sont en congés. Profitant du soleil, des millions de Françaises et de Français se déplacent, par divers moyens, pour "prendre des vacances". Les routes, les gares, les aérodromes sont encombrés par des touristes qui, pour le moment, ont encore les moyens de se payer des loisirs tout particuliers: les vacances d'été... Restent sur place un nombre sans cesse croissant de personnes, jeunes ou âgées, qui n'ont pas les ressources financières nécessaires pour s'offrir le luxe des vacances. Ce sont tous ceux qui sont abandonnés par une société qui oublie toujours plus la véritable solidarité humaine et les valeurs culturelles qui y sont attachées.
Notre société, celle qui portait jadis les "grandes valeurs culturelles de l'Europe centrale", dont la France et l'Allemagne étaient les représentants les plus prestigieux, a peu à peu abandonné ses valeurs d'humanité pour se lancer de plus en plus, dans les vertiges de l'argent, de la consommation à outrance, dans le pillage des biens de la nature. Nous sommes aujourd'hui, hélas, bien loin des idéaux de Victor Hugo et de Goethe. Notre culture est devenue celle de l'exploitation égoïste et outrancière de toutes nos ressources naturelles, celle de la recherche de profits immédiats, celle d'une médecine souvent dogmatique et dévoyée par l'influence énorme des industries pharmaceutiques qui, pour mieux vendre leurs produits, investissent des sommes énormes dans le domaine médical, en les considérant comme des investissements amenant conséquemment des bénéfices juteux.
L'être humain est prisonnier d'un système à la dérive qui, à force de ne voir le progrès que dans le cadre d'une science matérialiste, ne considère l'individu que comme une machine compliquée qu'il s'agit de décrypter et que les sciences et les techniques, en se donnant les moyens, peuvent réparer voire améliorer. La spiritualité, dans cette approche, est considérée comme inutile, aléatoire et hors sujet. D'une manière insidieuse, même le vocabulaire attaché à l'être humain a pris une tournure où l'approche humaine se fait sous des perspectives matérialiste et purement techniques. Le contact humain, même le plus simple, est décrit dans un langage où toute émotion directe et humaine est occultée par des termes stéréotypés et techniques. Des mots évoquant l'échec, la mort, la maladie mortelle, considérés comme des échecs regrettables, sont soigneusement évités. On ne dira plus "Monsieur Durand n'est plus en danger de mort", on dira ou on écrira une formule neutre, technique: "le pronostic vital n'est pas engagé...". Après une catastrophe majeure marquée par de nombreux décès, où on veut s'efforcer d'apporter un réconfort psychologique à ceux et celles qui restent, qui souffrent d'un traumatisme profond et violent, on ne parle plus de l'assistance humanitaire de psychologues, religieux, bénévoles chargés d'apporter une aide précieuse, indispensable, on dira la formule technique usuelle: "une cellule de crise a été mise en place....". Tout est perçu et envisagé de manière abstraite, technique, fonctionnelle. L'aspect généreux, cordial sera certes présent, mais toute cette générosité sera réduite à son aspect pratique, comme s'il était indécent d'utiliser le langage du coeur. On parle presque quotidiennement de "cellules de crises qui ont été installées" pour évoquer des interventions humaines qui s'avèrent nécessaires. Est-ce là un langage courant, simple et humain? Notre société, à force de s'enfoncer de plus en plus dans un anonymat technique de "l'utile", mesure-t-elle l'impact psychologique que cela produit sur l'esprit de chaque individu? Formons-nous une société qui favorise l'éclosion et l'harmonie dans l'âme humaine ou réduit-on le génie humain à n'être qu'une mécanique parmi d'autres? Comment s'étonner dès lors, que notre contexte social devienne de plus en plus inhumain?
Les êtres humains, consciemment ou inconsciemment, cherchent à échapper, par divers moyens, ne fut-ce que pour un temps limité, aux contraintes et aux anxiétés de la vie sociale actuelle. Le monde du travail est en pleine crise: un nombre croissant d'hommes et de femmes sont au chômage, vivent dans la précarité anxiogène où les lendemains sont sans cesse chargés de menaces. Ceux qui ont un emploi sont soumis à des conditions de travail de plus en plus difficiles où les acquis sociaux sont remis constamment en question. Ces contraintes et difficultés quotidiennes, les injustices diverses dans le contexte social, l'écart de plus en plus énorme entre les ressources d'une minorité de riches et les autres catégories sociales, contribuent à rendre la vie quotidienne de plus en plus difficile. Il ne faut donc pas s'étonner que deux mots semblent dès lors chargés d'une puissance, d'une magie et d'un espoir démesurés: "les vacances et la retraite", le second terme étant considéré comme le synonyme de "vacances définitives"! Le lot des "privilégiés" qui possèdent encore un emploi, ne survivent souvent aux contraintes quotidiennes que dans la perspectives des "jours de congés" qu'ils considèrent comme l'oxygène de leur vie quotidienne. Congés et retraites sont devenus aujourd'hui plus que jamais des "bouées de sauvetage", une nécessité de la société occidentale actuelle. On espère y récupérer des forces en s'évadant d'un quotidien qui tue le rêve et l'espoir du meilleur lendemain. En été des millions d'hommes et de femmes prennent la route, le train, les airs, pour "s'évader du quotidien". Tous espèrent alors "profiter au maximum" des vacances. On veut oublier le quotidien, s'extraire du milieu de vie ordinaire, pour "s'aventurer dans un espace propice au rêve, un monde idéal où l'on peut vivre selon ses choix, ses désirs. Si on interroge les vacanciers sur ce qu'ils recherchent pendant les vacances, on retrouve toujours les mêmes critères: "décompresser", "sortir du quotidien", échapper aux contraintes", "s'évader", "être soi-même", "vivre en liberté", "s'amuser, s'éclater!" "vivre l'aventure", "jouir de tout", "lire et rêver...", "trouver...ou retrouver l'amour", "se dé stresser...", "faire le point sur sa vie, pour mieux repartir", "nager, faire de la voile", "retrouver des forces", "réfléchir pour mieux s'en sortir...". Si on y réfléchit bien, tous ces propos traduisent le désir ardent de tous les vacanciers de compenser en un laps de temps relativement court, tout ce qui leur manque dans la vie ordinaire quotidienne! Les désirs exprimés ne sont nullement déraisonnables, ils ne sont que les expressions de besoins réels. A défaut de voir leurs aspirations réalisables dans la vie ordinaire, les humains cherchent à en trouver une compensation pendant le temps des vacances considérées comme "sacrées", comme une nécessité de survie. Or nous savons tous, par notre propre expérience, que les vacances, hélas, passent trop rapidement et le jour de la rentrée, nous évitons de penser à des lendemains qui seront de nouveau difficiles. Quand nous mettons notre vie quotidienne "en vacance", nous créons un espace pour nos propres désirs, nos rêves intimes. De fait nous cherchons pendant ces moments privilégiés, à redevenir nous-mêmes, nous retrouver comme un être humain dans un contexte humain, nous ressourcer, pour découvrir que nous ne sommes pas seulement des machines à fabriquer et à consommer, mais des êtres dont les aspirations et les rêves dépassent de loin l'horizon de ce que la société matérialiste entend nous suggérer, nous attribuer voire nous imposer. Le propre de l'humain c'est d'avoir un coeur qui n'est pas seulement un organe physique mais qui est aussi le symbole d'une force d'amour qui ne demande qu'à s'investir de diverses manières. Les inventions scientifiques peuvent apporter du progrès, si ce dernier est vraiment bénéfique à tous les humains. Elles ne remplaceront jamais les innombrables "inventions d'amour" dont chaque être humain est capable pour en faire profiter les autres, pour semer de l'espoir, du bonheur, afin de transformer le monde en un espace fraternel d'entraide et de partage.
Sommes-nous vraiment condamnés à vivre dans un déchirement constant, contradictoire et douloureux: entre une vie éprouvante, de plus en plus inhumaine dans le quotidien et d'autre part dans l'attente de plages de vie trop courtes, "nos vacances", pour vivre des moments éphémères de bonheur, de joie, d'amour ? Faut-il se résigner à attendre le temps "béni" des vacances, pour se replonger dans un contexte plus humain, un lieu de rencontre où on peut se retrouver, s'amuser, discuter, rire ensemble, trouver une oreille attentive à nos joies et nos peines, pour partager nos émotions ? Ces attentes et ces activités ne peuvent-elles s'inscrire dans notre vie quotidienne? Qui nous en empêcherait sinon notre propre attitude, notre laxisme peut-être, notre manque d'ambition d'humanité?
Si au lieu de nous résigner à accepter le monde tel qu'il est, injuste, immoral, inhumain, nous nous engagions, dans le cercle de nos possibilités, pour contribuer à construire un idéal humaniste? Toute société est constituée d'individus qui en forment l'essence et la force. Il est tout de même consternant qu'un nombre réduit de "puissants" dont le seul but, la seule ambition consiste à s'enrichir au détriment des autres et mettre une majorité d'individus dans une situation de précarité voire de misère, parce que les dynamiques d'argent, de pouvoir, de domination instaurent des conditions de vie dégradantes et de plus en plus inhumaines. Les pouvoirs d'argent, de même les pouvoirs politiques visant essentiellement la victoire de leur propre parti, au lieu d'avoir l'ambition de servir l'ensemble des humains, contribuent à mettre notre terre dans un l'état déplorable et à rendre notre société inhumaine, malheureuse.
Il serait peut-être souhaitable qu'à défaut d'avoir uniquement des vacances programmées pour nous ressourcer, redevenir nous-même, rêver d'un monde meilleur pour reprendre de l'espoir, nous puissions prendre des moments de "vacance" dans notre vie quotidienne, pour réfléchir à notre devenir et prendre des résolutions qui nous permettront d'être les responsables de notre vie. Arriver à travers notre engagement personnel à servir aussi les autres. La famille humaine a besoin de l'engagement, du courage de chacun, pour faire vraiment progresser notre société, pour répondre aux véritables exigences de notre temps. L'amour humain donne sans compter, c'est le don de soi, don de l'engagement fraternel. Cette action individuelle qui semble dérisoire porte une potentialité énorme car elle est contagieuse: elle peut donner envie aux autres de contribuer à construire, par l'engagement personnel, un monde plus juste, plus beau, plus humain.
N'oublions point que le bonheur que nous désirons dans le cadre de nos vacances programmées, est construit à partir de critères que nous devrions contribuer à établir dans notre vie de tous les jours. Pour cela, il faudra prendre le temps, dans la tourmente des problèmes journaliers, de réfléchir à nos propres priorités. Arriver à juger ce qui, dans notre vie, est essentiel et ce qui est secondaire. Nous sommes victimes de la vie sociale actuelle car de puissants moyens sont mis en place pour nous influencer et chercher à nous distraire des véritables priorités de nos vies. On veut nous dicter nos choix de vie pour mieux nous assujettir, nous enlever la volonté de réfléchir individuellement. C'est le fondement d'une politique qui veut dominer et imposer ses propres choix...C'est en prenant de plus en plus conscience de nos droits d' humanité, de notre désir de liberté, d'épanouissement et des moyens pour peser et influer sur notre avenir, que nous pourrons peu à peu contribuer à changer notre société et, par là, à éradiquer peu à peu, les injustices et l'inhumanité dans le monde. Le progrès scientifique seul est incapable de changer les mentalités humaines. Au lieu d'introduire de l'altruisme dans le monde, il peut même générer son contraire. Les conflits incessants, les guerres qui s'inscrivent dans l'histoire des hommes en sont les tristes preuves. Prenons volontairement des "espaces de vacances" dans notre quotidien, pour faire le point sur notre vie, pour engager des initiatives personnelles afin d'être les responsables de notre vie, pour nous engager dans les domaines qui sont à notre portée, pour influencer le cours des évènements. Les merveilleux idéaux républicains de "liberté, égalité et fraternité" sont pour le moment encore de pures abstractions, sont encore "en vacances" par leur vacuité et leur manque de réalité dans notre société. A nous d'exercer notre propre liberté d'esprit, de pensée, pour réfléchir à tous les moyens à notre portée pour atteindre ces buts. En tant que consommateurs, nous avons des pouvoirs énormes et inexploités sur la qualité des produits que nous achetons, sur les conditions sociales dans lesquelles travaillent ceux et celles qui contribuent à produire. En tant que citoyens, nous avons, à travers notre droit de vote, le pouvoir de soutenir ou de sanctionner les politiques qui ne respectent pas les droits véritables attachés à la valeur et à la dignité humaine. Tout idéal reste abstrait, hypothétique, tant qu'il n'est pas réalisé dans la vie de tous les jours. Or l'idéal naît dans l'imagination humaine et de ce fait est à sa portée si l'être humain en prend vraiment conscience et s'engage par tous ses moyens à le faire aboutir. Existe-t-il ambition plus souhaitable, projet plus exigeant, plus audacieux, plus gratifiant pour le génie humain?
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