LA RETRAITE POUR SORTIR DE L'ENFER ?
Le thème le plus récurrent, à l'heure actuelle, en Europe, est celui concernant l'âge de la retraite. La crise mondiale sévissant ces dernières années a mis en relief les difficultés financières de la plupart des pays européens. Trop de dépenses publiques et diminution constante des recettes : ce déséquilibre financier force les gouvernements à revoir leur politique sociale, remettant en question des acquis sociaux et l'idée de l'état providence. Le problème résulte essentiellement des effets du chômage qui conduit à un tarissement progressif des recettes diverses à disposition. Les directives européennes exigent de sortir de l'endettement que connaissent la plupart des pays de l'organisation. Pris entre deux réalités qui semblent inéluctables à court terme, chômage et manque de recettes suffisantes, les responsables politiques se voient contraints de s'adapter à la situation et de chercher des solutions. La seule possibilité qui existe apparemment, est celle consistant à faire travailler les gens plus longtemps. Cette mesure est extrêmement impopulaire et suscite journellement des débats politiques et des manifestations de protestation dans les rues. On parle d'injustice sociale, de pénibilité du travail, de stress et du droit légitime à la retraite à 60 ans pour "profiter encore un peu" de la vie... Ceux qui poussent à retarder l'âge de la retraite prétextent l'allongement de la durée d'espérance de vie.
Pour mieux cerner les enjeux en question, il faut approfondir le débat et commencer par analyser le rapport de l'être humain au travail. L'histoire de l'humanité nous enseigne que le travail est lié à la nature humaine. Déjà "l'homme des cavernes" était obligé de "travailler" pour survivre: la cueillette, la chasse, fabriquer des outils, construire des abris même rudimentaires demandaient une forme de travail. Que ce travail supposait une part plus ou moins grande de pénibilité est évoqué à travers les mythes et les évocations de caractère religieux. La bible rappelle que le couple formé par Adam et Eve "chassés du paradis" devront dorénavant gagner leur vie "à la sueur de leur front"... Cet aspect d'effort accepté ou subi est donc attaché dès le départ à la notion de travail.
A partir de là, on peut mesurer l'importance du travail dans l'existence humaine: pour vivre, pour subvenir à ses besoins, l'être humain est "naturellement obligé de travailler". Au-delà de l'aspect directement personnel, le travail s'inscrit dans un cadre social sous des formes diverses. Mon travail n'est non seulement utile pour moi-même, il l'est aussi pour les autres. Je peux faire mon pain pour nourrir ma famille, je peux aussi, en tant que boulanger, le faire pour les autres. En travaillant pour d'autres, je rends un service qui sera "payé de retour" soit par un service de valeur équivalente ou par une "valeur argent" qui me permettra d'acheter un autre produit ou un autre service. Ainsi dans la vie sociale, l'individu ne travaille pas seulement pour lui-même, mais aussi pour les autres. Une solidarité basée sur la nécessité est une des conditions essentielles de la vie sociale. Nul ne pourrait, à long terme, se suffire à lui-même. Dans cette perspective, il apparaît clairement que tout individu qui "profite" du travail des autres sans apporter sa propre contribution en retour, est un parasite de la société. A partir de cette réflexion, peut s'ouvrir le débat sur la "moralité ou l'immoralité " du pouvoir que confère l'argent. Le "riche" n'a, en principe, pas besoin de travailler pour se procurer ce dont il a besoin ou simplement envie: il peut tout acheter, puisqu'il en a les moyens. Deux questions fondamentales se posent immédiatement: sa fortune a-t-elle été acquise honnêtement, par un travail, un effort personnel ? Cette fortune est-elle engagée dans des moyens qui profitent aussi au reste de la société ou n'est-elle qu'un objet de spéculation en vue d'accroître encore davantage cette richesse? La réponse donnée à ces deux questions fondamentales décident, à long terme, de la paix sociale dans le monde.
On peut donc constater à l'évidence, que la question du travail est fondamentale. La société est ainsi faite que, naturellement, le travail fait partie de la vie humaine. Il est la base de l'économie: l'homme crée des richesses qui s'achètent, se vendent, s'échangent. Cela signifie-t-il que l'être humain n'est sur terre que pour travailler? Certainement pas! Mais il faut faire la part des choses. Il y a un temps pour travailler, un autre pour se reposer et si possible, profiter de la vie. Nous savons que le temps et les conditions de travail de l'ouvrier du 19ème siècle étaient très différentes de ceux du 20ème ou 21ème siècle. Les conditions de travail ont bien changé, les outils de travail, la réglementation, aussi. Dans le monde occidental l'évolution sociale a amené de nouveaux "acquis sociaux". A l'heure actuelle ces acquis semblent menacés car la dynamique économique actuelle est de plus en plus axée exclusivement sur le profit maximum dans le court terme. L'être humain n'est plus qu'un simple rouage d'une énorme machine. Alors que dans un passé pas tellement éloigné, la "valeur travail" était encore indissociable de la dignité humaine, cette valeur est devenue confuse car, au fil du temps, l'ouvrier, l'employé sont devenus les victimes, les esclaves de la machine. Le progrès technique, la productivité, les sciences ne sont perçus que sous l'optique du rendement, du profit. La concurrence dans tous les domaines de la vie économique font souvent du lieu de travail un véritable enfer. Les emplois sont de plus en plus rares et précaires. Les conditions de travail deviennent inhumaines: les cadences de travail exigées rendent les gens malades, dépressifs. Le nombre de suicides augmente...Les jeunes ne trouvent pas de travail. Faut-il s'étonner si ceux qui travaillent n'ont plus qu'une envie: partir au plus vite. Or, comment vivre sans une retraite convenable? Le gouvernement est donc piégé du fait qu' il lui faut trouver les ressources nécessaires pour assurer une pension pour chaque retraité, alors que les travailleurs ne sont plus prêts à assumer les souffrances que leur imposent les conditions de travail actuelles...
Pourquoi le travail a-t-il aujourd'hui une connotation si négative ? Nous savons tous que l'être humain, normalement, doit travailler pour gagner sa vie et être utile à la communauté sociale. Il est aussi évident qu'une retraite n'est envisageable que si les ressources sont suffisantes. Il n'y a pas si longtemps, on considérait comme normal de travailler jusqu'à 65 ans. Aujourd'hui il existe des affrontements violents car on trouve "insupportable" de travailler jusqu'à 62 ans. Cela est dû aux conditions de travail difficiles que l'on impose aujourd'hui...Si cela est pour une large part avéré, on peut néanmoins rester songeurs quand on pense à nos grands-parents ou parents qui ne disposaient pas encore des outils et des structures actuels. Peut-être que le vrai problème est d'autre nature ?
Il y a travail...et travail...Quelqu'un qui travaille chez lui, en fin de semaine, pour moderniser sa maison ou son appartement, sera disposé à consacrer tout son temps à cette activité, même pénible, sans rechigner, puisqu'il le fait pour lui et de son propre fait. Tel bricoleur passionné de modèles réduits passera des heures à "travailler" sur un petit bateau ou à construire à partir d'allumettes, la tour Eiffel! Une femme passera des week-ends à peindre pour se détendre...Il s'agit chaque fois de formes de travail librement choisies, en vue de "créer" quelque chose de personnel. Chaque fois l'individu s'affirme, se met en valeur à travers son travail. Il existe dans ce choix de travail une expression de liberté et de fierté pour le fruit de ses efforts. Que peut-on en conclure? Qu'un travail qui pour moi a un sens, que j'aime faire, fut-il difficile et long, perd sa pénibilité à partir du moment où j'y adhère librement.
D'aucuns auront vite fait de rétorquer que le travail professionnel n'est pas du ressort du "hobby" et qu'il faut être un doux rêveur pour confondre les deux! Certes, mais est-il vraiment impensable d'essayer de concilier quelque peu les deux? Les "travailleurs" auraient-ils les mêmes réflexes de rejet par rapport à leur travail si le cadre et les rythmes de travail étaient vraiment humanisés? Bonne ambiance de travail, valorisation du travail accompli, suivi de carrière, identification à l'entreprise par une participation effective à la politique de gestion. Quelqu'un qui peut être fier de son travail, qui est reconnu, soutenu, accompagné solidairement par tous, ressentira peut-être moins le besoin urgent de prendre sa retraite.
La vie économique est le lieu social où pourraient le mieux s'exprimer la solidarité, la fraternité humaine. Elle prend sa source dans le travail de chaque individu. La vie ne consiste pas uniquement, comme le prônent les tenants du seul consumérisme matérialiste, à vendre et à acheter, en faisant abstraction des nécessités humaines. Elle consiste aussi à partager: donner à chacun sa place utile dans la société, lui accorder la dignité humaine en l'intégrant dans un
milieu où il se sent respecté et protégé, afin qu'il puisse donner le meilleur de lui-même et ce, pour son bien et celui de tous les autres. Pouvoir gagner sa vie en se sentant utile dans la société et donner un sens à son travail qui fait partie de son existence. La "retraite" sera alors un aboutissement d'une vie de travail bien remplie. Le nouvel espace de temps et de liberté aura un goût de devoir accompli. Le travailleur restera solidaire de la société et aura le droit de se consacrer entièrement à sa famille, ses amitiés, ses activités privilégiées. Le travail n'est un fardeau que s'il est subi. Il est une contribution à la société dès qu'il est exercé dans le respect de la dignité humaine.